Lundi 4 avril 2011 1 04 /04 /Avr /2011 20:01

L’homme ne commande à la nature qu’en lui obéissant[1]

Au cours de la campagne des élections présidentielles de 1974, René Dumont[2] critiquait le miracle japonais et prédisait que les dommages liés à la croissance de la production et de la population aboutiraient au milieu de ce siècle à l'effondrement de notre civilisation. Toutes les projections étaient soigneusement calculées et confirmées par des simulations informatiques qui furent ensuite divulguées par les conclusions des travaux du club de Rome dès 1972. Au cours de la campagne électorale et à la télévision française[3], le candidat écologiste a ces mots terribles: "Le Japon une question de survie".... 40 ans plus tard les faits lui donnent raison. C’est parce que nous avons refusé l'Utopie d'un monde meilleur, nous devons dès lors faire face à la mort de notre civilisation! En somme, en évitant le meilleur nous avons créé le pire.

utopia2.jpg Maintenant que nous sombrons, ne vous attendez pas à de l’élégance de la part des responsables car la fuite du navire est organisée par ceux qui savaient qu’il échouerait. Ils ont confondu une caravelle d’Isabelle de Castille et le volatile de la fable. La seule chose qui les intéressait était la possession de l’or. S’il faut tuer la poule, peu importe, on coulera le navire sans crier « les femmes et les enfants d’abord », sauf si l’océan est infesté de requins à rassasier.

Ainsi se meurt cette société d’illusions, sans espoir, sans projet ni alternative car l’homme y a retrouvé ses instincts de loup, nul orietur !

René Dumont pensait ou plutôt espérait qu’une pénurie de matières premières eut suffit à réveiller la part d’humanité sommeillant aux tréfonds de nos consciences de par la menace que cette carence des ressources naturelles nécessaires à la production de biens de consommation fait peser sur notre confort illusoire. Que nenni ! Entendez dans nos mégapolesmugir ces vaillants consommateurs ! La seule chose qui importe est le pouvoir d’achat. C’est d’ailleurs en transformant cette expression en slogan électoral que fut élu Président en 2007 celui qui, en France, portera le coup de grâce à la capacité de se payer des biens et des services à l’aide de ses propres revenus et cela, à cause d’une répartition volontaire et inégale des richesses. Les promesses rendent le peuple docile et le conduit en troupeau à ses lieux de culte. Voyez comment l’homme réagit aux catastrophes naturelles et écologiques. En Haïti, les autochtones sautillaient et dansaient la peur au ventre en criant Alléluia à chaque fois que la terre se mit à trembler. Au Japon, le peuple silencieux, courbe l’échine, les nippons se congratulent, se saluent, s’excusent. Dans les deux cas, je ne vois que la résignation de peuples soumis et je suis choqué que l’on puisse assimiler cette obéissance passive à de la foi ou de la dignité. La révolte populaire aurait dû sourdre des responsabilités évidentes de gouvernements négligents et d’industriels cupides à l’origine des risques certains qu’ils ont fait encourir à la population et au monde par leur négligence et corruption. On parlera en Haïti de foi et les églises dépêcheront leurs nonces et autres suppôts pour canaliser la foule en colère dans l’Amour du Christ tandis qu’au Japon la réputation de dignité inébranlable des gens au pays du soleil levant ne pourrait être ternie par l’emportement. Dès lors les japonais seront unis et solidaires de leurs industriels et dirigeants politiques comme autrefois ils acceptèrent de mourir pour le drapeau et l’empereur.

Lorsque René Dumont parlait d’Utopie ou de Mort, la sentence était implicitement évoquée dans le titre de l’ouvrage au cas où ne changerions pas nos attitudes de consommateur. Si l’auteur n’avait apparemment pas sous-estimé le génie destructeur de l’homo-sapiens, il n’en avait pas moins négligé sa faculté d’adaptation aux nuisances et sa propension à trouver des voies alternatives en vue de poursuivre l’évolution insensée d’une société de confort réduisant les valeurs de l’existence à la notion de progrès définie par des économistes suicidaires. En effet, la véritable ligne conductrice de l’évolution de l’homme ressemble à une trainée de poudre. Quelle que soit la direction que suit cette ligne, elle conduit irrémédiablement au baril qui sonnera le glas de l’humanité. L’alternative proposée aux biens de consommation dont la production nécessite des besoins énergétiques immenses, est limitée en général au raisonnement à court terme qui consiste à considérer uniquement la pollution immédiate occasionnée par l’usage du produit concerné. Remplacer le carburant polluant par l’électricité, soi-disant énergie propre, est une aberration puisque cette électricité doit être produite par des matières premières qui dégagent au mieux des gaz nocifs ou au pire de la radioactivité. L’exemple récent du Japon est révélateur de la bêtise des hommes abrutis par leur fièvre acheteuse dont la contamination s’organise par les médias dans un
contexte marketing qui n’a d’autres buts que de soutenir la croissance d’une production effrénée en vue de produire des richesses réparties de manière très inégale.

L’égoïsme est ce qui sous-tend le rêve américain, traduit en français par « travailler plus pour gagner plus » et en italien par "vaffanculo". Dans l’hexagone, si un sondage d’opinion devait être réalisé en vue de décider du retrait de l’impôt sur les grandes fortunes, il faudrait le faire le jeudi après le tirage du loto afin de recueillir un maximum de votes négatifs car le consommateur ne met pas en péril ses privilèges et encore moins le rêve d’en posséder. La déception, après tirage, de s’être fait le rêve américain à l’italienne, donnera au grattage des sondages un non massif car c’est l’autre qui aura gagné. L’autre, cet inconnu dont le statut méprisable émane du fait que l’autre n’est pas soi par définition ! Cela ne procure donc aucun privilège au malchanceux que l’autre s’enrichisse. Haro sur ce perdreau qui croyait devenir grâce au jeu du hasard Calife à la place du Calife. Or, sans titre de noblesse la richesse est souvent vue comme mal acquise, ce qu’elle est par ailleurs de toutes les façons lorsque l’enrichissement se fait au détriment de l’autre qui, cette fois, est considéré comme soi par assimilation. Eh oui, le brave citoyen est pour le partage tant qu’il s’agit du bien de l’autre car chacun est conditionné en bon consommateur à accumuler richesses et biens et non à les partager. (Oh la la la vie en rose. Le rose qu'on nous propose. D'avoir les quantités d'choses. Qui donnent envie d'autre chose. Aïe, on nous fait croire. Que le bonheur c'est d'avoir. De l'avoir plein nos armoires. Dérisions de nous dérisoires – Foule Sentimentale / Alain Souchon[4]).

Aussi, ne nous étonnons pas si la catastrophe de Fukushima n’aura pas d’autres incidences que de promouvoir la sûreté des centrales made in Europe et plus spécifiquement en France. D’ailleurs la visite du Président[5] n’a pas d’autre objectif que de positionner Areva et EDF dans le champ apocalyptique des besoins énergétiques mondiaux. Le savoir-faire du pognon en France ne s’encombre d’aucun scrupule humanitaire et ce n’est pas le French Doctor qui nous contredira.

Francis Bacon voyait l’abeille comme figure idéale du penseur qui d’observations empiriques transforme la vision des choses par une réflexion créatrice. L’araignée dogmatique tire toute vérité de soi et la fourmi se contente d’appréhender les choses dans leur stricte réalité.

Le monde s’est organisé sur ce modèle et ce qui distingue l’abeille de la fourmi c’est la connaissance. La situation de l’éducation nationale aujourd’hui nivelle cette société d’abeilles afin de les réduire au rôle de fourmi jusqu’à ce qu’ils deviennent des consommables pour les araignées qui ont tissés leurs toiles étatiques en vue de se nourrir. C’est ce que nous retrouvons dans « la machine à explorer le temps » écrit par H.G.Wells en 1895.

« …Le voyageur du temps commence son récit en décrivant le monde de l'an 802 701. La Terre est habitée par les Éloïs, descendants des hommes. Androgynes, simplets et doux, ils passent leur temps à jouer tels des enfants et à manger des fruits dans le grand jardin qu'est devenue la Terre. À la surface de celle-ci, ne subsiste plus aucune mauvaise herbe, ni aucune autre espèce animale. Le monde semble être devenu un paradis.

Seulement l'explorateur du temps ne tarde pas à se rendre compte que cette apparente harmonie cache un terrible secret. Des puits menant à des systèmes d'habitations souterraines sont répartis un peu partout, et un bruit de machine s'en échappe. C'est sous terre que vit une autre espèce descendante aussi des hommes, les Morlocks, sortes de singes blancs aux yeux rouges ne supportant
plus la lumière à force de vivre dans l'obscurité. La nuit, ils vont etviennent à la surface en remontant par les puits, pour kidnapper des Éloïs dont en fait ils se nourrissent, devenus ainsi leur bétail à leur insu… »
[6]

Il reste que l’auteur a commis une erreur fondamentale dans la vision pessimiste qu’il a de la société. En effet, les Elois sont comparables à des abeilles déchues qui sombreront dans les tréfonds de la terre pour produire aux côtés des Morlocks les biens de consommation qu’ils offriront à leurs dirigeants. Ainsi se conçoivent nos sociétés où les araignées sont les détenteurs de nos biens et de nos vies, ils produisent, polluent et irradient ceux qu’ils exploitent en vue de renforcer leur puissance. Et tandis que les plus abrutis d’entre nous s’attaquent à ceux que l’on tente d’abrutir, la
machine continue à tourner et à produire son lot de sacrifiés et de privilégiés. La banlieue éclate de haine féroce et la bêtise rend les daleux agressifs envers leurs proches voisins.

Pourtant ce sont les puissants de ce monde qui, autrefois, ont instauré la scolarité. De plus, la religion ne compte-t-elle pas parmi ses représentants des copistes, les missionnaires, les prophètes, etc …. N’ont-ilspas contribué à l’éveil de l’esprit ? Bien entendu, je ne nierai jamais que les rois et le clergé sont à l’origine de l’instruction mais il est important de savoir que les motivations d’autrefois n’ont pas trouvé dans l’évolution intellectuelle de la société le résultat escompté. En effet, Alcuin[7],
ministre de Charlemagne était avant tout un religieux convaincu que le roi pouvait être à l’image d’un empereur romain régnant sur un territoire unifié par la langue et par la religion. Le fait que la même langue soit parlée permettait en outre de prier à l’unisson et de s’accorder les faveurs de Dieu indispensables à la création de l’empire carolingien. Aussi fallait-il que les ouailles prient sans se tromper afin que Dieu entende leurs louanges. C’est à cette fin que naquit l’alphabet et plus tard la musique elle-même sera tirée du texte « l’Hymne à Saint Jean-Baptiste » du moine italien Paul Diacre et définit par Guido d’Arezzo comme son hexacorde précisant les six degrés de la musique.

Ut queant laxis
Resonare fibris
Mira gestorum
Famuli tuorum,
Solve polluti
Labii reatum,
« … Le système des hexacordes (gamme de 6 notes) est adopté mais est complexe. Le nom des notes est alors relatif : ut n'est pas une note fixe à une fréquence donnée, mais simplement la première note du mode. Par la suite Jean-Baptiste Doni (début du XIIIe siècle) remplace ut par do pour faciliter la prononciation et il rajoute aussi une 7e note, le si, en prenant les initiales de saint Jean (J et I n'étant pas différenciés en latin) : Sancte Ioannes.
Traduction : « Afin que tes serviteurs puissent chanter à gorge déployée tes accomplissements merveilleux, ôte le pêché de leurs lèvres souillées, saint Jean. »… »[8]

Depuis la connaissance a libéré l’homme du joug des religieux et commence aujourd’hui à l’affranchir de l’autorité exercée par l’abus de pouvoir démocratiquement emprunté ou volé par un quelconque coup d’état. La crainte de l’autorité est effectivement que le citoyen ne se rebelle à son encontre mais l’évolution de la société est plus subtile qu’il n’y paraît. Là où les dictateurs et leurs hyponymes démocrates attisent les débats religieux et agitent la carotte du consumérisme, le citoyen, petit à petit, marche vers son émancipation et l’ouverture aux autres dans un environnement qu’il cherche à préserver. Pour y parvenir il faudra assurer une décroissance progressive de la production dans un monde où la satisfaction des besoins essentiels sera mise à la portée de tous par un travail artisanal et des échanges non lucratifs. Certaines ébauches de ce mode de vie alternatif avaient vu le jour dans les années soixante-dix sous l’influence du mouvement hippie mais il a été traversé par le mysticisme et la drogue qui ont asservis à nouveau les révoltés d’un instant. Ils avaient pour eux, le rêve et la créativité. Aujourd’hui, la nécessité dicte les comportements que d’autres, un jour, avaient rêvés. Le caractère téléonomique[9] du capitalisme avait en soi ce projet, sans doute était-ce comme le disait Karl Marx, le passage obligé vers un monde communautaire[10].

Après avoir détruit notre cadre de vie, nous allons nous réapproprier le droit de vivre dans ce monde en harmonie avec la nature, le vivant et l’inerte afin que tout y soit en équilibre pour le bonheur de tous et ce bonheur devivre renaîtra des cendres du Super phénix[11] !

nucleaire-non-merci.jpgAlbert

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Dimanche 27 mars 2011 7 27 /03 /Mars /2011 20:53

Visita interiorem terrae rectificando invenies operae lapidem.

La justice des hommes, je m’en accommode, il me reste le jugement suprême du regard que je porte sur moi et qui s’appelle « conscience ». Las, nul pardon, pas d’excuse, la faute ne peut être expiée, à peine l’erreur est-elle pardonnée car la responsabilité de nos actes alourdit de remords le fardeau de la vie.
Fil-a-plomb.jpgL’ouverture aux autres, l’abnégation dans l’altruisme est ce qui rend supportable le passé et ce qui enchante le présent sachant qu’il n’est pas nécessaire d’avoir été mauvais pour être bon.
Albert

 

Par Ducdame - Publié dans : Courtes Lignes
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Lundi 14 mars 2011 1 14 /03 /Mars /2011 14:09

N'y cherchez aucune allusion aux mesures calendaires dont nous avons coutume de jalonner nos longévités. Ce sentiment d’un jour sans fin exsude de nos angoisses hivernales à l’approche de la Saint Jean lorsque la joie de notre humeur est transcendée par la lumière allée comme la mer l’est par l’éternité(1). Nous y vivrons baignés de soleil dans une humanité retrouvée où les gestes simples suffisent à opérer l’alchimie d’un altruisme qui sera la pierre angulaire des rapports sociaux. Nous serons dans un monde en paix et la misère ne sera même plus mentionnée en nos dictionnaires. Une végétation épaisse et luxuriante tapissera nos murs de bétons abritant des oiseaux aux couleurs vives dont le chant bercera nos foyers d’une mélodie sans cesse renouvelée au gré des heures qui s’écoulent en douceur sans marteler avec fureur le fer qui ronge nos âges et nos corps comme un étau sans cesse resserré. La moiteur des embruns alliés aux rosées tisseront le seul habit qui nous sépare et qui nous allie dans des élans naturels aux parfums d’amours charnels mêlés d’effluves perlées par le spectre de l’onde qui se dépose avec langueur comme le brouillard chaud d’un hammam à ciel ouvert.

Le-printemps.jpg Ce délire est un délice que j’ai connu dans tes bras de femme et qui m’aident à traverser notre vallée de larmes. Nos corps sont les rivages de ces îles enchanteresses au creux des draps bleus ondulant tel un tissu lacustre sur lequel nous dérivons vers notre fatale destinée, le réveil. Pourtant cet instant brutal et cyclique peut être éternellement vaincu en assumant avec joie l’avènement d’un nouveau jour par le voyage toujours recommencé auprès de l’être aimé. Puissent les multiples souvenirs que charrie ma personnalité éclatée dans le champ visuel d’un kaléidoscope scrutant le passé, ourdir un faisceau éclairant notre couple comme « back to paradise » et je rêverai à nouveau d’Eve pour recréer ce qui de l’amour est le plus fort « l’éternité ». Maintenant je termine ce texte et je m’endormirai dans quelques instants pour m’enfoncer dans la nuit profonde et solitaire en attendant de te retrouver à mes côtés au petit matin. Quand le jour aura terminé son cycle, nous revivrons ces sens à sillons qui lacèrent nos cœurs émus de ne pouvoir s’immiscer au creux de nos sommeils respectifs et je me séparerai de toi, le temps d’une nuit d’absence à tes côtés. Quand au réveil sonnera le glas d’une mort éphémère en laquelle nous gisions endormis, cherchant à prolonger le bien-être de nos retrouvailles, tu interrompras la sonnerie en appuyant sur la touche offrant un sursis aux esprits qui préparent leur émergence dès potron-minet. Le coup dû l’effleurer à peine mais il est fêlé et la sève de la vie s’écoule du vase(2) dédié au temps mécanique… Puis comme à l’accoutumé, je tirerai un coup de chapeau à Godot(3) qui ne sera pas venu cette nuit-là déguisé en grande faucheuse, et nous nous éveillerons progressivement à la conscience du bonheur de vivre ce jour nouveau. Alors Godot, en bon attendeur, nous rendra mon salut en nous fixant rendez-vous à une prochaine nuit !

Et nous, insouciants et ivres du bonheur que le printemps renaissant procure aux amants, nous vivrons l’éveil de la nature qui induit nos émotions et enchante nos jours aux rêves d’un monde meilleur qu’un jour durera toujours.

Albert

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http://www.aglane.com/aglane02.shtml
(1) http://www.azurs.net/arthur-rimbaud/rimbaud_textes_10.htm 
(2) http://www.feelingsurfer.net/garp/poesie/Sully-Prudhomme.VaseBrise.html 
(3) http://fr.wikipedia.org/wiki/En_attendant_Godot 

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Dimanche 6 mars 2011 7 06 /03 /Mars /2011 23:55

Adultes, nous avons parfois des souvenirs qui émergent et qui nous hantent comme des petites morts où la honte fait office de grande faucheuse. Ces événements ont pris en notre mémoire le statut d’une faute ressentie comme un péché que l’aveu doit expier. Pourtant nous nous cachons taciturnes dans l’omission et assumons le poids de ce méfait comme la charge de notre destinée existentielle. En effet, la grandeur d’un homme tient aussi à ses faiblesses et à ses petitesses cachées. Aujourd’hui, l’heure est venue de vous confier combien ce petit Gavroche bruxellois au prénom de Julianeke m’avait inspiré. « Ce petit garçon de la cité, avait vu que les troupes attaquant Bruxelles creusaient un grand trou au pied des remparts, pour y mettre des tonnelets de poudre. D’un jet, il éteignit la flamme de la mèche allumée par l’ennemi. Une statue, depuis lors commémore cette action d’éclat. » Mais avant cela laissez-moi vous conter comment j’en suis arrivé à m’identifier à ce gnome héroïque et symbole de la capitale européenne.

manneken-pis.jpg

En 1961, à Ostende, mes parents m’apprirent que nous quitterions la station balnéaire pour habiter à Bruxelles. J’avais six ans et j’étais l’élève éponyme de l’école Albert. Bien que ce ne fût pas mon prénom qui soit à l’origine de l’appellation de cette institution, le fait d’imaginer que c’était celui d’un homme célèbre me fit croire qu’un jour je pouvais prétendre à une gloire similaire puisque je fus affublé du même auguste prénom. Ce jour-là, je sortais de l’école en courant jusqu’au coin de la rue de la poste qui prolonge la rue de l’est en direction du parc Léopold. Je traversai le square Hendrik Serruys et l’avenue Léopold II en regardant avec une attention particulière la statue allongée de la grosse Mathilde dont les fesses et les seins avaient des dimensions identiques. Sautillant de carrelage en carrelage sur les trottoirs de la ville, je me mis à ressentir une envie soudaine d’uriner. La vue de l’eau sur laquelle on avait juché à l’aide d’un socle la sirène callipyge avait fait naître un pressant besoin d’évacuation. Je me devais pourtant comme à l’accoutumée, de terminer mes sautillements cadencés afin de ne pas subir les foudres de ma superstition. Je n’avais pas imaginé la punition que le destin m’affligerait si je ne réussissais pas à poser le pied au milieu de chaque carrelage sans que la semelle ne vienne mordre les confins des joints le séparant des autres. Sans punition, devais-je continuer ? Et si lorsque l’on ne s’imagine pas un châtiment, il fallait que ce soit le même que celui du parcours précédent ? C’est donc bien cela, je ne pouvais rater un seul carrelage de l’avenue Karel Janssen longeant le parc sinon je ne serai pas le premier de classe. Soudain, je m’arrêtai. En déséquilibre, le talon du pied gauche relevé car j’avais sous-estimé la longueur du pas et si j’abaissais le pied maintenant, je marcherais sur l’interstice entre deux carrelages et le sort en sera jeté, c’est ce petit voyou de Bart qui sera le premier alors que je suis plus malin que lui. Je me mis à sangloter et ressentais un vivre douleur dans le bas-ventre. Je ne pouvais pas abandonner et malgré le risque que représentait une torsion du pied pour esquiver la faute, j’en exécutai le mouvement sentant que je mettais en difficulté le contrôle que j’exerçais sur ma vessie. Encore un effort, et hop le dernier carrelage fut conquis comme on termine l’ascension d’une montagne. En tout cas, j’avais surmonté l’essentiel mais très vite je me rendis compte que j’allais en payer le prix. Au coin de l’avenue et de la rue Léon Spillaerts ma douleur fut telle que je me préparais à descendre avec lenteur le trottoir en quittant l’ultime carrelage de mon parcours victorieux. Bart arrivait en courant et me poussa dans le dos, je descendis le trottoir précipitamment et me concentrant sur mon équilibre, je sentis ma courte culotte d’écolier s’humecter d’urine chaude. Heureusement, Bart était parti en courant par crainte que je le rattrape. Je restais piteux, lachant la bonde à mes larmes d'enfant et ne retenant plus ma vessie qui se vida sans savoir si mon pied n’avait pas glissé sur le joint reliant le bord du trottoir au dernier carrelage. Alors que je pissais en chialant, je me disais si ça compte, c’est lui qui sera premier et si ce trait, qui ne sépare pas deux carreaux mais une bordure et un carrelage, ne compte pas alors ce sera moi et ce sera bien fait pour lui.

Lorsqu’à la fin de l’année nous quittions Ostende après avoir terminé notre année scolaire, Maman n’avait que des louanges à mon égard, j’étais deuxième de classe avec plus de quatre-vingt-quinze pour-cent. Je ne pouvais partager sa fierté car Bart était premier et il avait triché, un jour il m’a poussé mais qui me croira ?

À Bruxelles, mes parents m’avaient parlé de Manneken-Pis. Alors que personne ne releva l’événement que j’avais vécu il y a àpeine un an, j’avais l’impression que ce petit bonhomme et moi avions une vision commune et scatologique de la révolte. Il fallait uriner sur les armes et les remparts de l’ennemi et même d’avantage, Lorsqu’ils seront morts « J’irai pisser sur leurs tombes ». Quelle ne fut pas ma stupeur lorsque j’appris plus tard qu’un célèbre écrivain français avait déjà planifié de cracher sur leurs stèles ! Bien que ma motivation fût entière, le plaisir n’y était plus et je prolongeais en feignant de croire à ma révolte l'envie de pisser ma colère.

Ma satisfaction fut de savoir que j’avais, comme la gente canine, marqué un territoire que Bart devra traverser tous les jours en allant à l’école. Le ruisseau qu’autrefois j’avais involontairement créé est le résultat des fluides qui ont traversé mon corps et qui répandent mon esprit vigilant dans la ville côtière. Je suis certain qu’à cet endroit, un jour Bart trébuchera et se cassera peut-être une jambe tandis que moi je continuerai avec succès mon instruction et je prouverai au monde entier que je suis le meilleur.

Avec l’échec viendra la modestie. La langue de Vondel n’avait rien à voir avec celle de Molière et je dus passer de langue maternelle à la langue usuelle dans la capitale belge où l’on avait en son temps décrété qu’elle fut le français. L’accent flamand que j’avais m’exprimant, eut pour effet de m’isoler et je devins la tête de pioche de tous ces petits francophones qui singeaient la connerie de leurs parents en m’insultant et me battant sur la cour de récréation. À sept ans, je fis la douloureuse expérience de l’ostracisme et je passais les intercours dans la salle des professeurs sous le mépris des regards compatissants du corps professoral féminin dont la protection m’infantilisait et me ridiculisait aux yeux des autres élèves. Dans le même temps, je connus l’échec scolaire et de quatre-vingt-quinze pour-cent je descendis en dessous de cinquante, je dus à l’avis de ces femelles de la gente éducative lors des débats de délibération de n’avoir pas dû doubler ma deuxième année d’école primaire.

La bêtise étant toujours partagée de façon équitable lorsque je revins les week-ends à Ostende pour y retrouver mes grands-parents, ceux qui autrefois étaient mes amis me traitaient avec mépris de petit bruxellois ou de sale wallon. Bart était le chef d’escadrille de cette escouade d’imbéciles. Je n’avais pas besoin d’étudier la sociologie pour prendre la mesure du mal qui ronge les Belges et qui fait que ce pays sera un jour ingouvernable.

Ces souvenirs sont lointains et du drapeau belge, je laisse le jaune à la Flandre extrémiste, le rouge à la Wallonie socialiste et je pisse sur le noir de l’anarchie qui règne aujourd’hui entre ces communautés. Si dans le tissu humecté vous trouvez la forme d’un A, c’est que l’anarchie se signe de la première lettre de mon prénom à la pointe de ma verge.

Albert

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Vendredi 4 mars 2011 5 04 /03 /Mars /2011 18:32

Petit homme, toi qui sais mais ne connais pas, toi qui grandis en jouant à la guerre, toi qui te détacheras avec fracas des bras affectueux qui t’ont portés, bercés, étreints et réchauffés, sache que le bonheur n’existe pas dans ce monde d’adultes. Entends leurs murmures, leurs cris et chuchotements, destinés à te guider dans la voie des errants obéissants. Tu seras un bon petit caporal si le jeu de la guerre prend la place de ton instruction scolaire mais tes études ne feront pas d’avantage de toi un homme bon.petit homme
Petit homme quand tu embrassais ta maman, quand tu dormais sur l’épaule d’un parent, insouciant et confiant, tu appartenais à l’harmonie d’un monde merveilleux où les princesses le sont par leur beauté, où les maisons se construisaient en sucre d’orge et où les rêves avaient pour but de devenir réalité. De ce monde enchanté ton enfance a glissé doucement vers le pays des grands que tu as cru découvrir quand tu pensais ressembler aux adultes alors que tu n’étais encore qu’un enfant.

Petit homme, les Gorgones[1] ne sont pas l’issue misogyne au malaise que ton corps ressent quand au creuset de ta croissance les hormones ferment la porte à ton enfance. Leurs voix te reviendront souvent, pour te conseiller ou te guider afin de t’asservir à ton rôle d’homme social, travailleur et consommateur. Ce mots sont des slogans de publicistes, des sermons d’évangélistes, des sentences de juristes, des ordres de bellicistes, des flatteries d’apologistes ou des mensonges d’arrivistes mais ils ont tous en commun de servir ces égoïstes. Si le regard de leurs masques se tournent vers toi, sens la menace et prend garde de ne pas te joindre à eux, reste libre, n’accepte ni Dieu, ni Maître et trouve ton refuge dans la beauté, la sagesse et la force de la nature.

Cependant, petit homme, ne juge pas ceux auxquels tu aurais pu ressembler si tu étais nés chez eux et si tu avais dû vivre ce qu’ils ont vécus ; ne leur lance pas de pierre mais soigne leurs blessures même s’ils ont crus être ton ennemi car les hommes méchants ne sont jamais des hommes libres.

Quant à moi petit homme, je te regarde impuissant car je sais que c’est de toi que doit émaner ce désir d’être bon et d’ouvrir la voie à tes enfants pour que ce monde change et ressemble à celui dont tu rêvais avant d’être grand. Je te regarde au centre de ce tableau qu’a peint Marika Perros[2] et je me dis que :

J'ai pourtant dû être un enfant

Moi aussi j'ai dû courir

Après des chiens, des cerfs-volants

Si je pouvais y revenir

Mais je ne sais plus où dans quelle banlieue

J'ai semé les cailloux qui me

Ramènerait à ce jardin [3]

Petit homme n’oublie jamais que tu seras le seul artisan de ton bonheur.

 

Albert


[1] http://recherchespsychanalyse.revues.org/index554.html
[2] http://marikaperros.com/index.php?option=com_expose&Itemid=60
[3] http://www.le-parolier.net/paroles/r/Reggiani_Serge/75905690.html

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